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Nord-Picardie

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Sangatte, dix ans après…

5 novembre 2012

Cela fait tout juste dix ans que le centre de Sangatte a été fermé et démantelé sur ordre de Nicolas Sarkozy. Ce hangar, géré par la Croix Rouge, où s’entassaient des migrants venus du Kosovo ou d’Afghanistan n’était pas un lieu d’accueil. Mais sa fermeture n’a apporté aucune solution à ces hommes et ces femmes errants le long du littoral calaisien dans l’espoir de passer en Angleterre.

Cela fait tout juste dix ans que le centre de Sangatte a été fermé et démantelé sur ordre de Nicolas Sarkozy. Ce hangar, géré par la Croix Rouge, où s’entassaient des migrants venus du Kosovo ou d’Afghanistan n’était pas un lieu d’accueil. Mais sa fermeture n’a apporté aucune solution à ces hommes et ces femmes errants le long du littoral calaisien dans l’espoir de passer en Angleterre.

Si les 10 ans de Sangatte nous interpellent, c’est parce que malgré les années et l’inefficacité des solutions répressives choisies, la France continue de laisser sans abri ni ressources des milliers d’hommes et de femmes en quête de protection. À Calais et aux alentours, dans ces jungles boueuses, la situation est intolérable mais c’est la même indifférence dont fait preuve l’État à Dijon, Nantes ou Montpellier, où d’autres centaines de demandeurs d’asile sont laissés plusieurs mois sans toit, contraints de survivre dans des conditions indignes.

Rencontre avec Haydée Saberan, correspondante de Libération à Lille et auteur de Ceux qui passent et Nan Suel, de l’association Terre d’errance.

Entretien avec Haydée Saberan, correspondante de Libération à Calais et auteur de Ceux qui passent.

  • Comment en êtes vous arrivée à couvrir Sangatte ? 

La première fois que j’y suis allée c’était en 2000. 58 clandestins chinois avaient été retrouvés morts dans un camion à leur arrivée à Douvres, en Angleterre. Libé m’a demandé d’aller à Sangatte trouver des Chinois. Il n’y avait pas de Chinois mais j’ai découvert le centre de Sangatte. Ça a été un choc. C’était un lieu incroyable, un immense hangar de tôle rempli de gens, tellement bruyant. Les gens attendaient, faisaient la queue, il y avait des queues immenses, pour manger notamment…et puis vers 11h minuit ils partaient dans la nuit pour essayer de monter dans un camion. J’y suis retournée, j’y suis restée des jours et des nuits…

  • Et quel souvenir gardez-vous de la fermeture du centre ?

Le 5 novembre, avec 10 jours d’avance sur le calendrier, plus personne ne pouvait entrer dans le centre. Ceux qui étaient à l’intérieur étaient badgés, ils pouvaient sortir mais peu de jours…Une image qui m’a marquée c’est à la gare de Calais, d’avoir vu des hommes pleurer. Maintenant c’est rare de voir des gens pleurer. Mais à ce moment là, je me souviens en particulier d’un adolescent afghan, il pensait qu’il était arrivé au bout du voyage, qu’il aurait un abri, qu’il pourrait se reposer…et il était là, à la gare, désespéré, il pleurait.

L’autre chose c’était les bunkers. Il y avait des chemins vicinaux qui menaient du centre jusqu’à des bunkers de la seconde guerre mondiale. Là s’installaient ceux qui ne pouvaient pas rentrer dans le centre, tous ceux qui étaient en rade. On allait boire le thé là bas, ça gouttaient du plafond. C’était un moment où les gens nous parlaient, à nous les journalistes, très facilement. Il n’y avait presque plus de passeurs, les réseaux avaient été démantelés. Le lien de confiance c’est compliqué quand il y a des passeurs à côté. Mais à ce moment là, il n’y avait pas de méfiance, même les gens voulaient raconter.

Après les bunkers ont été comblés et sont nés les « jungles ». J’ai continué à y aller. Il n’y a pas eu une année où je n’y suis pas allée. Il fallait que je trouve un moyen pour intéresser le journal, car les choses changent peu. Je voulais continuer à en parler, mais en dehors de l’actualité, des évènements comme l’arrestation d’un passeur ou la mort d’un migrant. Je ne voulais pas raconter le spectaculaire mais le quotidien…

  • Et ce quotidien n’a pas vraiment changé en dix ans ? 

Globalement, oui c’est la même chose. Il y a eu des périodes plus violentes du côté de la police, ou plus tendues entre les migrants, entre les associations. Mais les années passent et se créent de nouvelles formes de solidarité. À la fermeture de Sangatte, ce sont des citoyens lambda, pas forcément politisés, qui se sont organisés pour apporter de l’aide humanitaire. Après par exemple, les no borders sont arrivés. Il y a eu des conflits politiques bien sûr mais je trouve qu’ils ont apporté de l’échange…ils ont le même âge que les migrants, ce ne sont pas des retraités comme les autres bénévoles, ils organisent des tournois de foot, font de la musique…À Calais, il y a peu, j’ai vu un Érythréen taper dans la main d’un Albanais, j’ai été surprise c’est une atmosphère différente. Mais il y a beaucoup de gens qui s’épuisent. Beaucoup de ceux du début ne sont plus là, c’est trop dur. Surtout pour les Calaisiens. Calais c’est l’endroit le plus dur, le plus triste. Ailleurs, c’est plus petit, il peut y avoir de la convivialité avec les habitants, il n’y a pas cette impression de désespérance comme à Calais ou Dunkerque. C’est ça aussi qui a changé avec la fermeture de Sangatte, c’est l’éparpillement, la multiplication des jungles autour des aires d’autoroute etc.

  • Quel regard portez-vous, comme témoin, sur la situation actuelle ? 

C’est une histoire folle…depuis tellement d’années, ces gens qui passent…et on vit ça comme une fatalité. C’est une réalité qui existe et on s’en accommode. Ni l’Europe ni la France n’essayent de traiter la question. On se contente d’empêcher les gens de mourir, de les nourrir, des soigner un peu, d’arrêter les passeurs…

À lire Ceux qui passent, Haydée Saberan, Carnets nord, 2012 

Haydée Saberan interviendra dans le cadre du festival Migrant’scène, lors d’une soirée projection/débat le 21 novembre au cinéma le Métropole. En savoir + sur le site du festival

Rencontre avec Nan Suel, de l’association Terre d’errance

  • Que fait l’association Terre d’errance ?

C’est une association qui aide ceux que l’on appelle les « exilés sans refuge », ces migrants qui passent par Norrent-Fontes en particulier. L’association existe depuis 4 ans, avant, nous étions seulement un collectif informel de bénévoles qui s’étaient réunis pour apporter une aide humanitaire à ces personnes : leur fournir de l’eau, de la nourriture, des bâches…Quand ces besoins primaires ont été remplis, et encore car la Police aux frontières venaient tout le temps détruire ce que nous pouvions apporter, on s’est rendu compte que ce n’était pas seulement une question d’urgence. On est passés pour boire le thé, pour parler, on a commencé à comprendre d’où venaient ces hommes et femmes, qui ils étaient, dans quelle situation administrative ils se trouvaient…Et on s’est rendu compte qu’il s’agissait d’une question éminemment politique.

  • Comment vous mobilisez vous ce terrain politique ? 

Bon, cette année a été particulièrement chargée. D’abord, nous nous sommes mobilisés, avec les autres associations de la région, pour interpeller les différents candidats, aux présidentielles et aux législatives, sur l’ensemble du territoire. Et puis, nous avons participé à l’initiative Boats4people, nous nous sommes manifestés aussi lors de Jeux olympiques…et maintenant donc, les 10 ans de Sangatte. C’est l’occasion de rappeler à l’opinion publique la situation dans laquelle vivent toujours les migrants. 10 ans après, voilà il faut se rendre compte qu’on le veuille ou non, même lorsqu’ils sont harcelés jour et nuit, les migrants sont là. La situation n’a pas changé. Mais attention, à nous les habitants, cela ne pose pas de problèmes, les problèmes c’est les migrants qui en ont, nous ça nous pose question…

Donc voilà on organisant des projections, des débats ou des concerts on souhaite sensibiliser et questionner l’opinion publique. Comment peut-on accueillir ces migrants. Par exemple, le 5 décembre, on organise un débat avec les élus hospitaliers de la région, ainsi qu’une députée européenne pour se demander comment, de nos communes jusqu’à l’Union européenne, on peut accueillir ces personnes.

  • En quoi cette mobilisation est différente de vos actions habituelles ? 

C’est la première fois que nous nous réunissons avec toutes les associations engagées dans la région pour préparer sur la durée une série d’évènements. D’habitude nous ne sommes en contact que pour des questions de yaourts ou de couvertures qui manquent, ou bien pour manifester contre une expulsion. Là, c’est l’occasion de se rencontrer sur autre chose, de discuter, de débattre…Et je voudrais souligner l’importance de la rencontre avec des associations comme La Cimade ou le Gisti. La plupart de nos membres se disent juste bénévoles, pas militants. Ce sont des citoyens, des habitants. Or distribuer du riz et des tomates tous les jours, on peut le faire pendant des dizaines d’années sans que rien ne change. Travailler avec La Cimade ou le Gisti, qui s’attaquent au droit, nous permet d’élever le débat, d’essayer de faire bouger les choses autrement.

Voilà, nous invitons tout le monde à venir aux évènements, à nous rencontrer, à nous contacter. Nous avons besoin de bras bien sûr mais surtout de regards ! C’est à chacun, où qu’il soit, de faire de cette situation une question politique. Chacun peut bouger, en interpellant ses élus, les responsables politiques nationaux. Le sénateur d’Aveyron est aussi responsable que celui du Nord Pas de Calais sur cette question ! Il faut en parler autour de soi, s’informer, interpeller…

En savoir plus sur les évènements organisés dans le cadre des 10 ans de Sangatte sur le site Sangatte, dix ans que ça se gâte, faut que ça change.

A voir sur le sujet, les films de Sylvain George, et en particulier « Les Éclats », qui sera présenté en avant première le 12 novembre lors du lancement du festival Migrant’scène.

 

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