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« Même les cigognes n’auront bientôt plus le droit de migrer »

22 novembre 2018

Regards sur la militarisation et l’externalisation des frontières au Niger.

Lors d’une soirée débat organisée par La Cimade, le 16 octobre 2018, Tcherno Hamadou Boulama, directeur des programmes de l’association Alternative Espaces Citoyens, et coordinateur du collectif  Loujna – Tounkaranké est venu exposer les problématiques migratoires au Niger.

Le Niger, au dernier rang du classement de l’indice de développement humain (IDH) des Nations Unies, est le théâtre de pillages ininterrompus de ses ressources par de grandes firmes multinationales. Il est au bord d’une crise politique due aux nombreuses affaires de corruption, aux tensions frontalières avec ses voisins et à la remise en question de la démocratie.

Le Niger, pays de transit pour de nombreux migrants, fait aujourd’hui face à d’épineuses questions migratoires et à une forte ingérence des pays de l’Union Européenne sur son territoire, en particulier le long de ses frontières devenues militarisées.

Le Niger, nouvelle frontière européenne

Le Niger, à la fois pays de départ et pays de transit, est considéré depuis plusieurs années comme un pays « prioritaire » par l’Union Européenne qui y voit un lieu privilégié pour déléguer le contrôle de ses frontières. En effet, lors du Sommet euro-africain de la Valette en 2015, de nombreux dirigeants nigériens étaient rassemblés afin de négocier l’externalisation des frontières de l’Union Européenne au Niger contre un montant de 28,5 millions d’euros (1). A ce jour 190 millions d’euros, ont déjà été fournis au Niger dans cet objectif (2) .

Avant cette ingérence de l’Union Européenne, le Niger ne tentait pas de bloquer les routes migratoires qui vont vers l’Algérie et la Libye, dans une logique de liberté de circulation des individus. Ainsi, Agadez et Zinder, deux villes par lesquelles passent de nombreux migrants, sont devenues des points stratégiques de l’action d’externalisation des frontières européennes. Le contrôle des axes migratoires est devenu tel que cela oblige les personnes migrantes à changer de route, au risque d’y payer de leur vie.

Selon Tcherno Hamadou Boulama, avec l’intervention de certains pays de l’Union Européenne « même les cigognes n’auront bientôt plus le droit de migrer ». Les droits de l’Homme sont régulièrement bafoués et les droits des personnes en situation de migration sont particulièrement déniés.

Une présence militaire accrue

Le Niger a vu la présence militaire étrangère s’accroître afin de mieux « gérer » les flux migratoires. Sous couvert d’actions de sécurisation, en raison notamment de la lutte contre le terrorisme, les contrôles des personnes sont de plus en plus nombreux et les effectifs armés également. Les outils du contrôle évoluent également avec la présence de drones pour repérer les populations qui se déplacent dans toute localité au Nord d’Agadez, suspectées de débuter la traversée du Sahara afin de rejoindre les côtes méditerranéennes, via la Libye ou l’Algérie. Les routes migratoires sont ainsi de plus en plus surveillées et de nouvelles voies plus dangereuses sont empruntées (en termes d’accès à l’eau notamment). Le Niger, en mettant en place ce contrôle militaire des migrations, s’affirme comme un espace pilote des politiques migratoires européennes.

Une contestation difficile de la part de la société civile au Niger

Face à cette politique sécuritaire et liberticide, la question migratoire a été placée à la tête de l’agenda des mobilisations sociales. De nombreuses associations d’Afrique de l’Ouest, réunies au sein du collectif Loujna-Tounkaranké, agissent sur le terrain pour apporter leur soutien aux populations migrantes et dénoncer les violences régulières dont elles sont l’objet. Elles élaborent également un appui juridique ainsi qu’un plaidoyer politique pour dénoncer les effets de la coopération migratoire du gouvernement avec l’Union Européenne.

Ces organisations de la société civile sont très contrôlées et voient leur espace de liberté se rétrécir. La répression est parfois très forte : on dénombre ainsi 26 militants des droits de l’homme emprisonnés au Niger pour leurs actions dont 3 membres de l’association Alternative Espaces Citoyens. S’opposer aux politiques migratoires sur place expose donc très fortement les militants qui continuent malgré tout à contester les orientations politiques contraires aux droits humains.

Article co-écrit par Léa Tirlemont et Gilles Cazaban, étudiants en master “Dynamiques des pays émergents et en voie de développement” de l’Université Paris I Sorbonne-Panthéon et de l’Université Paris Diderot

(1) « Lancement des activités du Programme « Améliorer la gestion des défis migratoires » (ProGEM), cofinancé par le Fonds fiduciaire de l’Union Européenne et la Coopération allemande », 20 février 2017, https://eeas.europa.eu

(2) A.Hamadou, «La gestion des flux migratoires au Niger entre engagements et contraintes », La Revue des droits de l’Homme, 2018.

 


Loujna – Tounkaranké est un collectif pour la défense des droits des personnes migrantes au Maghreb et en Afrique de l’Ouest.

Au niveau régional, les associations du collectif agissent ensemble à travers des missions d’observation conjointes, le renforcement mutuel des compétences et le partage d’analyses.
Au niveau national, des actions sont menées pour la défense des droits des migrant-e-s, la sensibilisation de l’opinion publique et des médias pour changer le regard négatif porté sur les personnes en migration, et le plaidoyer commun auprès des autorités nationales et régionales.
Le collectif est coordonné par Alternative Espaces Citoyens (Niger) et La Cimade (France).


 

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