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Expulsions et évacuations sanitaires : comment l’administration a brisé une famille déjà frappée par la maladie

26 février 2026

L’histoire de Monsieur X et de sa famille révèle la mécanique administrative d’une brutalité singulière qui entoure les déplacements sanitaires entre Mayotte et La Réunion : des familles en règle depuis des décennies peuvent être disloquées et expulsées du simple fait de tomber malades.   Trente ans de vie en France balayés en quelques jours  Monsieur X vit en […]

L’histoire de Monsieur X et de sa famille révèle la mécanique administrative d’une brutalité singulière qui entoure les déplacements sanitaires entre Mayotte et La Réunion : des familles en règle depuis des décennies peuvent être disloquées et expulsées du simple fait de tomber malades. 

 Trente ans de vie en France balayés en quelques jours 

Monsieur X vit en France depuis 1994, année où il est arrivé à Mayotte avec un visa. Il y construit toute sa vie : il travaille, il fonde sa famille, il élève quatre enfants, dont deux aujourd’hui français vivent dans l’Hexagone, et renouvelle sans difficulté son titre de séjour depuis lors. 

En 2023, il tombe gravement malade alors qu’il est en pleines démarches pour le renouvellement de son titre. Encore en situation régulière, les médecins décident de son évacuation sanitaire (Évasan) vers La Réunion, où des soins adaptés pourront lui être prodigués. 

Après plusieurs mois, son traitement prend fin. Il n’est pas guéri mais n’a plus besoin de rester à La Réunion pour se soigner. Il aurait dû retourner à Mayotte, retrouver sa femme et ses enfants mais à ce moment précis, son épouse tombe elle aussi gravement malade. Elle est évacuée d’urgence à son tour vers La Réunion — sans leurs enfants de 5 et 7 ans, qui restent à Mayotte.  

 Devoir se séparer des enfants restés à Mayotte : une réalité trop courante 

La séparation entre parents évacués sanitaires sans leurs enfants qui ne sont pas autorisés à quitter Mayotte est une pratique récurrente. Qu’elle résulte d’erreurs, de négligences ou de la crainte que les familles ne reviennent pas après les soins, les conséquences sont toujours les mêmes : des enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes ou confiés à des tiers, loin de leurs parents hospitalisés à La Réunion. 

C’est dans ce contexte que Monsieur X doit faire un choix impossible : rester auprès de sa femme qui est dans un état critique, ou retourner à Mayotte rejoindre ses enfants mineurs laissés seuls. Il choisit de rester près de son épouse, dans ce qui pourrait être ses derniers instants. Un choix humain, moral, vital dont l’administration le punira. 

La maladie comme cause de perte des droits : une injustice structurelle 

Si Monsieur X n’était pas tombé malade et n’avait pas été évacué vers La Réunion, il aurait pu retirer son nouveau titre de séjour sans difficulté. Et ce cas n’a rien d’isolé : de nombreuses personnes évacuées sanitaires perdent leur droit au séjour parce qu’elles sont hospitalisées à La Réunion, alors qu’elles étaient en situation régulière ou non à Mayotte. Le fait d’être soigné ne devrait jamais exposer quelqu’un à une mesure d’expulsion. Quelle que soit leur situation administrative, les personnes évacuées ne devraient pas risquer d’être éloignées du territoire au moment même où elles luttent pour préserver leur santé. Si l’Évasan sauve des corps, elle détruit trop souvent des droits. 

48 heures pour se défendre depuis un centre de rétention administrative 

Le 23 septembre 2025, en sortant du CHU après avoir rendu visite à son épouse, Monsieur X est contrôlé à la gare routière. Quelques heures plus tard, il est placé en rétention administrative au CRA du Chaudron. 

Une fois en rétention, il dispose de 48 heures pour : rencontrer La Cimade, association d’aide à l’exercice des droits, contacter un avocat, réunir attestations et justificatifs familiaux, médicaux et professionnels qui documentent trois décennies de vie en France, etc. Tout cela en étant privé de liberté, limité dans la communication avec ses proches et la récolte, des preuves nécessaires, et avec l’anxiété de l’enfermement et du risque d’expulsion rapide vers un pays d’origine devenu étranger.  

Malgré les requêtes déposées devant le juge des libertés et de la détention et le juge administratif dans lesquelles il détaille sa situation rien ne semble pouvoir arrêter la machine. 

Une décision glaçante contre toute évidence 

Dans sa décision du 29 septembre, le juge administratif affirme en dépit du bon sens : « S’il est vrai qu’elle est hospitalisée dans un état critique, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’elle nécessiterait impérativement la présence à ses côtés de son époux. » Le magistrat écrit également qu’il n’est pas établi que les enfants ne pourraient pas être « réacheminés aux Comores » pour rejoindre leur père, sans pour autant enjoindre l’administration à organiser ce transfert. 

La “possibilité” évoquée est une abstraction totale : le père est expulsé seul, sans pouvoir aller chercher les enfants ; la mère est hospitalisée dans un état critique ; aucun service de l’État n’est mandaté pour organiser le déplacement des enfants. 

Comment imaginer que deux enfants en bas-âge puissent se déplacer seuls entre les deux îles? 

C’est une fiction juridique qui masque une réalité brutale : les enfants restent seuls, abandonnés à Mayotte, parce que l’administration décide que leur situation relève du “possible”, sans jamais assumer la moindre responsabilité pour les protéger. 

Pas en notre nom 

Ce jugement est rendu « au nom du peuple français ». C’est au nom du peuple français que l’on écrit qu’un mari n’a pas à être auprès de son épouse en fin de vie. C’est au nom du peuple français que l’on valide qu’un père peut être expulsé pendant que ses enfants restent seuls à Mayotte. C’est au nom du peuple français que l’on accepte qu’une famille déjà frappée par la maladie soit brisée par l’administration. 

Nous refusons que cette froideur, cette abstraction, cette déshumanisation soient prononcées en notre nom. Nous refusons cette violence. 

À La Cimade, nous accompagnons chaque jour des personnes étrangères brisées par ces mécanismes, et de plus en plus de personnes évacuées sanitaires sont placées en rétention sur notre île. Rendre cette histoire publique, c’est refuser qu’elle devienne ordinaire. C’est rappeler que la dignité humaine ne peut pas être sacrifiée pour des raisons administratives. En 2026, c’est avec une équipe renforcée et deux salarié.e.s dédié.e.s à l’accompagnement des personnes retenues que nous continuerons à dénoncer ces pratiques, à défendre ces familles, et à faire entendre la voix de ces indésirables que l’administration éloigne froidement et tente de réduire au silence.
 

Auteur: La Cimade Océan Indien

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