fbpx
Ile-de-France

» retour

Abdul

29 novembre 2021

Dans le cadre de l’exposition « A l’intérieur, c’est l’enfer », des personnes retenues au centre de rétention du Mesnil-Amelot (77) s’emparent de leurs propres récits pour rendre visible et dénoncer la réalité opaque de l’enfermement dans ces zones de non-droit. Abdul a passé 90 jours en rétention, voici son témoignage.

L’exposition « A l’intérieur, c’est l’enfer » est une invitation à regarder et écouter celles et ceux qui ont subi l’enfermement en rétention administrative. Ce projet a été co-construit entre les intervenant·e·s de La Cimade au centre de rétention du Mesnil-Amelot (77), les bénévoles de La Cimade et les personnes concernées, complété par la vision du photographe Alessandro Camillo.

 

 

 

 

 

 

Ecoutez le témoignage d’Abdul :

Version courte

Version intégrale

On était venu, j’étais avec ma femme. C’est un problème politique qui m’a fait sortir du pays. J’ai fui le pays pour aller au Liban. Arrivé au Liban comme j’étais dans le groupe de l’opposition, un groupe WhatsApp où on s’échangeait tout, ils ont eu mon numéro que j’ai  utilisé quand j’étais au Liban.

Quand j’étais là-bas aussi les menaces ça s’arrêtait pas. Le Liban est devenu une catastrophe, y’a pas là où dormir tout ça donc j’ai décidé de quitter le Liban.

C’est un frère qui nous a aidé avec le billet d’avion vers la France. Moi je ne pouvais pas aller au Togo.  Parce qu’il y a un de nous, un de mon groupe quand j’étais là-bas au pays, dans la politique, il est resté en prison donc il est décédé en prison.

Dans le groupe où j’étais il y avait d’autres qui étaient tués, d’autres disparus et tout. Donc je le voyais dangereux de retourner au pays, qu’il m’arrive la même chose. Donc dès qu’on est venu à l’aéroport, on a décidé de demander l’asile. Donc on s’est approché de la police et on leur a dit qu’on est des réfugiés qu’on est venu pour demander l’asile. Bon, on pensait que ça allait bien se passer.

Arrivés à l’aéroport on pensait que ça allait bien se passer, parce qu’ils nous ont accueilli puis ils nous ont donné de la place. Donc après tout on nous a fouillé. A elle [sa femme] on lui a enlevé son soutien-gorge. Ils nous ont pris les téléphones. Après, ils nous ont emmenés dans un camion de la police pour dire qu’ils vont nous amener à l’hôtel où on va bien se reposer, y’aura l’internet et on pourra parler avec nos familles et tout.

Donc on se disait que peut-être que ça va aller. Donc arrivés là-bas, les téléphones aussi sont confisqués puis on nous a donné la chambre. On connaissait pas, en arrivant là-bas en même temps on voit la police aussi et puis dès qu’on est rentrés bon…

C’est pas l’hôtel, ce qu’on a trouvé là-bas.

Le troisième jour, on a demandé l’asile. On nous a amené prendre les empreintes ; on a fait « l’interview ». Donc on a raconté notre histoire. Et vers 18h, vers le soir, le résultat est venu que c’est un rejet, donc il faut faire le recours.

On est venu ici le 1er avril 2021, c’était le moment de Pâques ; le moment des congés et tout. On ne savait pas qu’il y avait l’association ANAFÉ là-bas. Il fallait les voir pour faire le recours. En ce mois c’était fermé, il fallait les appeler [au téléphone] pour faire les recours. Ça ne répondait pas, on n’a pas eu de chance.

Donc le huitième jour, on est partis au tribunal. Le juge nous reproche de ne pas avoir fait de recours. On a expliqué pourquoi on n’a pas pu faire de recours. Il dit que ça ne le regarde pas, que ce n’est pas son problème, donc on nous a fait retourner dans le centre.

Le 12e jour, très tôt le matin vers 6:30, on nous a fait appeler et on nous a demandé de descendre avec nos bagages, comme quoi on  a un vol.

La police nous a pris pour aller à l’aéroport, ils nous ont dit d’aller faire le test [PCR] pour un vol à 10h. On a dit « non, on ne peut pas voyager compte tenu de notre situation, on ne peut pas partir ».

La police dit « bon, nous on s’en fout, vous risquez une peine de prison de 3 ans ».

On a rien répondu et ils nous ont amené dans une cellule. On est resté là-bas pendant plusieurs heures.

Après ils nous ont changé de cellule, encore séparés. Après, vers 12:30 on l’a pris [sa compagne] et on l’a menotté. Puis c’était mon tour vers 13h, 13h et quelques.

Donc on m’a menotté et puis on est parti au commissariat, on m’a mis aussi dans une cellule. On m’a demandé d’expliquer pourquoi je suis venu en France.

J’ai essayé d’expliquer et ils m’ont demandé si j’ai quelqu’un ici en France, une connaissance ici j’ai dit non que je n’ai pas quelqu’un ici. Donc après tout ils m’ont ramené dans la cellule, on est resté la bas jusqu’à 18 heures et quelques et c’est là que le préfet a décidé de nous garder dans un centre, dans le CRA.

Donc on nous a pris et on nous a emmenés au CRA ; on est arrivés là-bas vers 19h. C’était le premier jour du carême, c’était la veille du carême donc moi j’ai fait le carême. Donc on a mis sur ma carte [de retenu] que je fais le carême.

Le premier jour; dans leur règlement, dès que tu arrives tu dois passer par l’infirmerie pour prendre la température avant de te donner ta chambre et tout. Malheureusement pour nous, quand on est venus, l’infirmerie était déjà fermée donc on nous a mis quelque part et c’est le lendemain qu’ils sont venus nous prendre pour nous emmener à l’infirmerie prendre la tension et tout et ils nous ont donné notre chambre.

Le lendemain, la Cimade est venue, nous a fait appeler et on est partis, ils ont essayé de nous expliquer comment ça peut se passer. Donc on était là et le troisième jour on doit passer au tribunal. Il y a un juge des libertés qui doit nous juger, donc on était passé là-bas et on avait un avocat.

Le jour du tribunal on était devant le juge, le juge nous dit qu’on est entrés en France illégalement donc le préfet décide de nous renvoyer de là d’où on vient. Et on ne doit pas rester ici en France donc on a une OQTF (Obligation de quitter le territoire français) pour retourner d’où on vient. Donc on nous a donné 28 jours et on est revenu dans le centre.

Moi ce que je peux dire pour le CRA, je peux dire aussi que c’est la prison et je peux dire aussi que c’est plus que la prison…

Puisque j’ai appris… j’ai pas été à la prison mais en prison tu peux travailler et puis gagner quelque chose et puis tu peux manger aussi, en travaillant tu peux payer ce que tu veux manger mais dans le centre ce n’était pas comme ça. Parce que j’ai rencontré ceux qui ont fait la prison.

Mais moi ma chance c’est que je suis dans le secteur des femmes parce que je suis en couple donc du coup le mois où c’était pas fermé, tu vois de l’autre côté, y’a les bagarres, les gens qui prennent des drogues, y’a d’autres qui sont pas normaux, y’a ceux qui sont un peu fous. Y’a les bagarres, donc ce n’était pas facile.

Il y a la police aussi qui joue à un jeu que moi je ne comprends pas parce que la police, ils encouragent les gens à partir mais je ne comprends pas.

La police te fait signer pour faire le test covid pour partir chez toi, ils ont une prime. Pourquoi je suis en train de raconter ça, parce que je l’ai vécu, la police va te dire « tu peux rentrer et revenir après », alors quand tu es au pays, pour avoir accès ou rentrer à l’aéroport c’est pas facile.

On mange des plats périmés, oui. Parfois on mange des plats périmés. 

Si tu n’as pas regardé tu vas manger. C’était comme ça avec les yaourts par exemple qui étaient périmés mais on les mange. Parfois tu manges, tu n’as pas beaucoup mangé mais dans ton ventre ça ne va pas. D’autres qui mangent et arrivés à la maison ils vomissent. Tu viens de sortir du réfectoire, tu rentres dans ta chambre, tu commences à vomir.

Et y’a quelque chose aussi qui m’a marqué. Il y avait un ami malien, les algériens l’ont frappé et arraché sa dent. On l’a changé de zone parce que le CRA 2 c’était partagé en 3 zones. Donc arrivé là-bas aussi ça n’allait pas. Donc lui sincèrement c’est un malheureux du CRA. Depuis que j’étais là-bas je n’ai jamais vu quelqu’un qui est venu et puis… toujours on le frappe.

Et puis malheureusement aussi c’est un policier, parce que c’est un ami guinéen qui m’a témoigné ça : la police a dit a un tunisien que si il veut le frapper, il faut le frapper dans la chambre parce que dans la chambre y’a pas de caméras. 

Donc la police a dit à un tunisien de le frapper dans la chambre et non dans le couloir ou bien dans …  donc le tunisien lui il dit non; il ne va pas le  frapper. Comme le tunisien ne veut pas le frapper, ne veut pas lui faire du mal, c’est lui qui a dévoilé le secret. C’est le guinéen qui était avec eux dans le bâtiment qui me l’a dit. Parce que, toujours on le frappe.

Un jour où on l’avait frappé, il a couru vers la police, « police sauve moi » , il a couru comme ça. Venu vers la police aussi, la police lui dit « ne me touche pas, tu es couvert de sang ne me touche pas ». Il cherchait le secours auprès de la police. Donc sincèrement, si tu n’as pas vécu y’en a d’autres qui disent que c’est invivable.

Si tu as fait le CRA tu vas jamais souhaiter ça même à ton ennemi.

——

 

Un jour, l’enfant de 4 ans là, il était avec sa maman dans le couloir, ils sont partis chercher le café et y’a un gars, je sais pas bon c’est un arabe où bien quoi, ils se sont agressés dans le couloir devant l’enfant, l’enfant a eu peur. Je sais pas, il n’a pas pu retrouver sa maman. Ils se sont agressés dans le couloir là où il y a le café, la machine à café donc l’enfant a eu peur, il voulait aller attraper sa maman mais il a perdu sa maman.

Ce jour-là même sa maman était fâchée : voilà qu’on l’a mise ici et il y a des choses que l’enfant ne doit pas voir. Mais il est venu, il a vécu tout ça. 

——

 

Il y a un gars aussi qui est malade, normalement il prend ses médicaments. Il y a les heures, il doit prendre son médicament mais il est parti pour qu’on lui donne ses médicaments, la police lui a refusé l’entrée à l’infirmerie.

Donc il est parti monter sur le toit pour se revendiquer vous voyez. 

Un jour ma femme était malade, elle tremblait, parce que là-bas dès que tu as mal aux dents, tu as mal à la tête, tu as de la fièvre, on te donne qu’un seul doliprane. Donc, elle ne se sentait pas bien, elle tremblait, elle avait des allergie, froid, des vomissements. Quand j’ai appelé la police ils m’ont dit : « non on peut rien faire pour vous, donc vous allez attendre jusqu’à demain matin ». Donc on est resté là-bas comme ça jusqu’au lendemain. Le lendemain matin normalement ils ouvrent à 8h mais ce n’est qu’à 10h-11h qu’elle a pu partir voir l’infirmerie [11h30 précise Mariette, sa compagne].

——

 

C’est dur, avec aussi les cris des avions là-bas.

Un jour, on faisait la sieste, la police est venue … ça s’est passé plusieurs fois même; tu fais la sieste ou bien tôt le matin tu t’es pas encore réveillé, la police vient ouvrir la porte et là-bas les portes sont fortes, dès qu’on ouvre, ça fait beaucoup de bruit, tu te lèves brusquement comme ça, voyez ,donc tu peux être au lit, tu es couché, ou bien tu t’es pas encore réveillé, on vient ouvrir la porte sur toi, tu es habillé, tu n’es pas habillé bon ils s’en foutent hein, olala c’est n’importe quoi. Moi je trouve que c’est pas normal.

Selon moi ils font des choses qui vont te décourager, tu vas te dire bon j’en peux plus, vaut mieux que… Ils font des choses pour que tu te dises que ce n’est pas la peine. C’est une provocation et si tu réagis, ils disent qu’ils vont faire le rapport.

Auteur: Admin_Ile_de_France

Partager sur Facebook Partager sur Twitter
À partager
Petit guide – La fabrique des sans-papiers
Septième titre de la collection Petit guide, Refuser la fabrique des sans-papiers éclaire les pratiques de l’administration française quant à la délivrance de titres de séjour ainsi que leurs impacts sur le quotidien des personnes étrangères.
Acheter militant
Faites passer le message avec ce t-shirt « Il n’y a pas d’étrangers sur cette terre » !
Retrouvez tous nos produits militants, faites plaisir à vos proches tout en contribuant au financement de nos actions sur le terrain.